Réflexions

La perception singulière que nous avons du réel influe sur nos choix, nos directions et nos manières de vivre.
Parfois, la réalité frappe, surgit comme une douche froide ou une bourrasque ; d’autres fois, elle est opaque et il faut cligner des yeux pour tenter de voir dans le brouillard.
L’arrivée quelque part questionne. Que ce soit dans un endroit totalement inconnu ou une terre qui semble familière ; il y a toujours un contexte, un environnement, des lieux et des rencontres particulières. Chaque configuration est un voyage à explorer, qu’il soit très court ou qu’il dure toute notre vie.

Dans le processus de création, je me laisse imprégner par tous ces éléments qui forment mon quotidien. Ils me traversent, m’habitent, me transforment. C’est parfois dur, parfois léger. En tout cas la situation est là, bien présente. Au moment où je perçois tous ces éléments du réel, ils me parviennent sous forme brute, une forme de chaos surgit.
Alors je me pose et je choisis. Des birbes de cette réalité par laquelle j’ai été traversée.
Je peins, photographie, assemble, recompose.
Une nouvelle histoire se crée à travers la traduction fragile d’un réel en digestion. Sur cette histoire, que je crée à tâtons, j’ai une prise. Une prise illusoire sans doute.
Mais elle me permet de traduire, puis si le processus arrive à son terme, de partager un morceau de l’incompréhensible.

Sur la peinture :

Tout est dit. Une peinture qui incorpore notre paysage visuel intérieur se voit, se regarde et parfois se déguste.

Alors, si je peux tenter d’expliquer quelque chose ; c’est le procédé qui m’accompagne dans la peinture.

Peindre est devenu rassurant, important, presque fondamental.
Dans ma perception première du réel, il y a une sorte d’acidité, de figement, de pesanteur, d’obtusité.
En peignant, je prends la liberté d’adoucir l’abrupt, d’arrondir, de ramollir le dur, de colorer le fade. Je peux rapprocher cette sensation de perception à celle que j’ai quand je mets mes lunettes. Étant myope, au moment où les verres optiques corrigent ma vision ; j’ai momentanément l’impression de voir à travers un filtre froid, trop net pour exister. Une sensation d’étrangeté se pointe ; et c’est celle-là même qui parallèlement habite parfois mes peintures.
Ainsi, la peinture rattache mes images intérieures à ce que je perçois du réel extérieur.
Elle devient le témoin personnel d’une réalité vécue.

Sur l’objet :

L’objet parle. D’abord de sa fonction utilitaire ; puis de son vécu en tant qu’objet ; il évoque une histoire à sa manière. Une histoire qui devient relation singulière si l’on considère son lien avec la ou les personnes qui ont utilisé cet objet de manière récurrente ou pour lesquels l’objet est devenu familier avec le temps.

Dans mon travail, je choisis des objets (ou sujets) du quotidien qui m’attirent visuellement et qui portent une signification particulière pour moi. Ils font partie de ma vie de tous les jours, ou de celles de proches ou sont les symboles d’un vécu.

L’objet choisi est le point de départ d’une nouvelle approche entre moi et lui. Il est en premier lieu décontextualisé, ce qui le fait entrer dans une autre configuration amenée par le processus de création.
Dépouillé de son sens premier, il devient coquille vide, mue de serpent.
Au fur et à mesure que je le peins, il se vide et se remplit simultanément. Il se vide encore de son passé « utilitaire », pour devenir objet, sujet de l’œuvre. Il se remplit alors de mon regard, qui l’ausculte, l’interprète et souvent le déforme. Si je fais ensuite le choix de le laisser visible lors de l’exposition de mon travail, l’objet se remplit à nouveau, l’objet se remplit à nouveau, du regard de l’autre et des interprétations de l’autre.

L’objet devient alors témoin d’une relation triangulaire entre moi, lui et la peinture.

La peinture qui une fois de plus, crée le lien.

Sur le cadre :

La définition du cadre est peut-être la plus importante et la plus ardue.

En effet, le cadre d’une œuvre ; les limites de son format, le choix de son contenu et de sa mise en rapport dans l’espace sont des éléments primordiaux pour la compréhension même de l’œuvre.
Plus largement ; le cadre de travail inclut une temporalité propre à l’artiste et met en évidence une approche contextuelle singulière.
Une grande partie de mon travail se situe là ; dans les limites changeantes du cadre ; à redéfinir, à élargir, ou à restreindre.

Souvent, la peinture sort du cadre.
Le support questionne, interroge, l’espace et ses limites, le contexte et ses interprétations. Boîtes de conserves, vieux journaux, cartons d’invitations, appels à projets, livres, murs, éléments minéraux, papiers de toute sorte, carton, bois, constructions éphémères, couvercles de confitures, verre, etc.
D’autres fois, le cadre est expansé par la création d’une installation qui prend son sens, articulée autour de mes peintures.
Et enfin, la peinture m’amène vers d’autres pratiques artistiques. Elle les intègre. Ainsi, j’ai plaisir à tester le cadre même de mon travail, en laissant la performance, la vidéo, la photographie et la gravure m’habiter.

Et comme le chaos découle de l’absence de limites, après cet élargissement maximal du cadre de ma pratique ; il y a un point de retour.
Ce point de retour ; et bien, c’est la peinture.
La lenteur du geste, la création des couleurs, le mélange de l’huile, des pigments, la texture des mélanges et de leurs liants, les odeurs familières, le regard, l’action du pinceau…
Le cadre si important dans ma démarche, et donc « assuré » par ma pratique de peintre. Elle est à la fois un ancrage et un lien puissant entre les multiples facettes expérimentées dans mon travail et dans ma vie en tant qu’artiste.

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